La Gastronomie Royale Britannique : Au-delà du Kedgeree, Focus sur la Reine Mère et le Gin & Dubonnet

La monarchie britannique a toujours exercé une fascination mondiale, non seulement pour son apparat et ses protocoles séculaires, mais aussi pour les mystères de sa table. Si le grand public associe souvent le petit-déjeuner royal au kedgeree — ce plat anglo-indien à base de poisson fumé, de riz et d’œufs — la réalité culinaire de Buckingham Palace et de Clarence House est bien plus nuancée. Elle est le reflet d’une tension permanente entre l’austérité victorienne, l’influence française et un attachement viscéral aux produits du terroir britannique.

Au cœur de cette culture gastronomique, une figure se détache par sa longévité et son hédonisme assumé : Elizabeth Bowes-Lyon, affectueusement connue sous le nom de la Reine Mère. À travers ses goûts, et notamment son penchant légendaire pour le mélange Gin & Dubonnet, elle a incarné une certaine idée de la « Britishness » : une résilience joyeuse nappée de sauce crème.

L’Héritage Culinaire de la Couronne : Entre Tradition et Modernité

Pour comprendre la table de la Reine Mère, il faut d’abord saisir l’évolution des goûts à la cour. Jusqu’au début du XXe siècle, la gastronomie royale était lourdement influencée par la cuisine française classique, héritée d’Escoffier. Les menus étaient rédigés en français, une tradition qui a perduré jusqu’à la fin du règne d’Elizabeth II.

Le Kedgeree : Un Symbole de l’Empire

Le kedgeree est l’exemple parfait de l’assimilation coloniale. Originaire du khichdi indien (un mélange de lentilles et de riz), il a été transformé par les officiers britanniques de retour des Indes. En y ajoutant de l’églefin fumé (haddock) et des œufs pochés, ils en ont fait le pilier du petit-déjeuner aristocratique. Bien que la Reine Mère l’appréciât, sa palette s’étendait vers des plaisirs plus riches et moins « matinaux ».

La Reine Mère : Une Gastronomie du Réconfort et du Terroir

Elizabeth Bowes-Lyon n’était pas une adepte des régimes. Sa philosophie alimentaire tenait en un mot : l’indulgence. Contrairement à sa fille, Elizabeth II, qui voyait souvent la nourriture comme un carburant nécessaire (sauf pour le chocolat noir), la Reine Mère aimait le rituel du repas.

Les Produits de prédilection

Élevée dans le château de Glamis en Écosse, elle a gardé toute sa vie un amour pour les produits du Nord. Ses menus favoris incluaient :

  • Le Saumon de l’Ems : Pêché directement dans les eaux écossaises.
  • Le Gibier : Faisans et perdrix provenant des chasses de Sandringham.
  • La Crème Double : Elle refusait catégoriquement les substituts allégés. Pour elle, une sauce devait être onctueuse ou ne pas être.

Le « Œufs en Cocotte » et la Cuisine de Chasse

La Reine Mère affectionnait particulièrement les plats qui pouvaient être servis lors de pique-niques de chasse ou de déjeuners informels à Birkhall. Les œufs en cocotte à la crème étaient un classique de ses déjeuners, souvent suivis d’une tarte aux fruits de saison, comme la rhubarbe ou les prunes du jardin.

Le Mythe du Gin & Dubonnet : Un Élixir de Longévité ?

On ne peut évoquer la Reine Mère sans mentionner son « rituel de midi ». Le Gin & Dubonnet est devenu, au fil des décennies, l’emblème de sa vitalité. Mais pourquoi ce choix spécifique ?

L’Anatomie du Cocktail

Le Dubonnet est un apéritif français à base de vin, aromatisé aux herbes et à la quinine. Créé au XIXe siècle pour aider les soldats de la Légion Étrangère à combattre le paludisme en Afrique du Nord, son amertume est contrebalancée par une douceur sirupeuse.

La Recette Royale :

  1. Une part de Gin (généralement du Gordon’s).
  2. Deux parts de Dubonnet.
  3. Une tranche de citron (sans les pépins, impérativement).
  4. Beaucoup de glace.

Un Rituel de Pouvoir et de Détente

Ce cocktail n’était pas simplement une boisson ; c’était un signal. À 11h30 précises, la préparation commençait. Ce mélange offrait un « kick » de genièvre adouci par les notes de vin rouge épicé du Dubonnet. On raconte que lors de ses voyages officiels, elle emportait toujours une petite fiole de ce mélange « pré-mixé » au cas où les stocks locaux feraient défaut. Cette habitude a été transmise à Elizabeth II, qui a maintenu cette tradition de l’apéritif jusqu’à la fin de sa vie, bien que de manière plus modérée.

Le Déjeuner : Le Cœur de la Journée

Contrairement au dîner, souvent guindé par le protocole, le déjeuner de la Reine Mère était le moment où la gastronomie de terroir s’exprimait le mieux.

Le Homard Thermidor

Pour les grandes occasions, elle ne jurait que par le Homard Thermidor. Ce plat, très en vogue dans les années 50, consiste en une chair de homard mélangée à une sauce béchamel enrichie de moutarde, de cognac et de fromage, puis gratinée dans sa carapace. C’est l’antithèse de la cuisine moderne « healthy », mais c’était le sommet du raffinement pour Elizabeth Bowes-Lyon.

Les Fromages et le Porto

Le repas se terminait invariablement par un morceau de Stilton ou de Cheddar de Montgomery, accompagné d’un verre de Porto. Elle appréciait la puissance des terroirs britanniques, rappelant que la gastronomie du Royaume-Uni n’avait rien à envier à celle du continent lorsqu’elle s’appuyait sur ses racines rurales.

L’Influence de la Reine Mère sur la Gastronomie Britannique Moderne

Bien que son style de vie puisse sembler daté, la Reine Mère a posé les bases de ce qu’on appelle aujourd’hui le « Modern British ». En insistant sur la provenance des produits (le concept de « Farm to Table » avant l’heure), elle a protégé des petits producteurs artisanaux à une époque où l’industrialisation alimentaire battait son plein.

La « Royal Warrant » : Un Sceau de Qualité

Sous son impulsion, de nombreuses maisons de bouche ont reçu le mandat royal (Royal Warrant). Des confitures Wilkin & Sons (Tiptree) aux thés Fortnum & Mason, elle a utilisé son influence pour promouvoir une excellence gastronomique qui définit encore l’image de marque du Royaume-Uni à l’étranger.

Conclusion : Une Table entre Sourire et Substance

La gastronomie de la Reine Mère était à son image : chaleureuse, immuable et profondément ancrée dans l’histoire. Si le kedgeree reste le symbole d’un Empire qui s’éveille, le Gin & Dubonnet demeure le symbole d’une femme qui a traversé le siècle avec un verre à la main et une exigence culinaire sans faille.

Manger à la table de la Reine Mère, c’était accepter que la crème ne fait pas grossir si elle est servie avec assez de panache, et que le terroir est la seule véritable noblesse en cuisine. Aujourd’hui, alors que les tendances culinaires vont et viennent, le souvenir de ses déjeuners à Clarence House nous rappelle que la gastronomie est, avant tout, un art de vivre et un plaisir partagé.


Le saviez-vous ? La Reine Mère a vécu jusqu’à l’âge de 101 ans. Lorsqu’on l’interrogeait sur son secret, elle pointait souvent son verre de Dubonnet en souriant. Une preuve, s’il en fallait une, que la gourmandise est peut-être le meilleur des remèdes.

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