L’Honneur de la Terre 1/2: L’Ethique de la Venaison : Du Salut à la Terre à la Musique du Gibier

Introduction : La place du gibier dans le cycle du vivant et la sacralité de l’acte de chasse

La chasse, lorsqu’elle est pratiquée dans sa forme la plus noble et la plus ancienne, ne saurait être réduite à un simple acte de prélèvement. Elle est, au contraire, une immersion totale dans le cycle du vivant, une danse archaïque où l’humain renoue avec sa fonction originelle de maillon d’un écosystème complexe. Pour qui porte un regard attentif sur les terroirs français, le gibier n’est pas une marchandise, mais un sujet. Il est le témoin vivant du bocage, de la forêt profonde, des marais et des plaines que nous chérissons. C’est précisément dans cette reconnaissance de l’animal comme un être de plein droit, partenaire d’un récit qui nous dépasse, que réside la pierre angulaire d’une éthique de la venaison.

Le gibier, qu’il s’agisse de la force brute du sanglier, de la noblesse fuyante du chevreuil ou de la nervosité aérienne du lièvre, incarne l’esprit sauvage de nos territoires. Dans le Nord-Pas-de-Calais, comme dans l’ensemble des terroirs de France, le rapport au gibier est indissociable d’une culture du respect. Dès lors que l’animal est approché ou prélevé, une rupture s’opère dans le cours ordinaire du temps : le silence s’impose, le geste se précise et, très vite, une forme de sacralité prend place. Cet instant, qui sépare la vie de la mort, est le moment où la responsabilité du chasseur est la plus engagée.

Le présent article se propose d’explorer cette dimension méconnue du grand public, celle où la chasse se mue en une cérémonie presque liturgique. Nous aborderons comment les honneurs rendus au gibier, à travers la tradition des fanfares et des protocoles de terrain, ne sont pas de simples apparats décoratifs, mais les outils indispensables d’une mémoire collective. Il s’agit de comprendre comment la musique de la forêt et les saluts ancestraux permettent d’inscrire l’acte de chasse dans une temporalité longue, celle du respect de la ressource et de la transmission. Car, au-delà de l’acte physique, c’est la reconnaissance de la valeur intrinsèque de l’animal, depuis le territoire sauvage jusqu’à la table, qui définit le chasseur-protecteur. En honorant ainsi la dépouille, nous ne célébrons pas la victoire d’un homme sur une proie, mais nous rendons grâce à la terre pour le don qu’elle nous fait, et nous affirmons, par ce geste de déférence, notre appartenance commune à ce grand cycle où la mort est, toujours, le terreau de la vie.

1 : La symbolique du prélèvement — Philosophie de la chasse éthique et importance de la présence de l’animal dans le terroir

Le prélèvement d’un animal sauvage est un acte irréversible qui place le chasseur dans une position singulière, à la frontière entre le prédateur et le protecteur. Cette dualité, bien que difficile à concevoir pour un esprit moderne déconnecté des cycles ruraux, constitue le cœur battant de la philosophie de la chasse éthique. Comprendre la symbolique du prélèvement, c’est admettre que la mort de l’animal ne représente pas une fin en soi, mais un moment de transition au sein d’un écosystème dont le chasseur est, par sa pratique, un acteur conscient et comptable.

Le prélèvement comme acte de reconnaissance

Dans le cadre d’une gestion durable des territoires, le prélèvement est avant tout un acte de régulation dicté par la nécessité de maintenir l’équilibre des populations. Cependant, sur le plan symbolique, chaque animal prélevé porte en lui l’histoire du biotope dont il est issu. Qu’il s’agisse d’un chevreuil ayant grandi dans les fourrés d’un bois humide du Nord ou d’un lièvre ayant arpenté les terres cultivées de nos plaines, l’animal est le prolongement direct de son milieu.

Le geste du prélèvement ne peut être éthique que s’il est précédé d’une observation fine. Avant la décision, il y a la patience : l’attente, l’approche, l’identification. Cette phase préparatoire est une forme de dialogue silencieux. Le chasseur ne se contente pas de viser une cible ; il reconnaît la présence d’un être qui a su, jusqu’alors, se soustraire au regard humain par sa ruse et son instinct. En ce sens, prélever, c’est conclure une rencontre. C’est accepter le défi que l’animal a relevé en restant insaisissable. Le respect commence ici, dans l’acceptation de la supériorité des sens de la bête face aux nôtres.

La responsabilité du « chasseur-protecteur »

La symbolique du prélèvement repose également sur une exigence de précision technique qui vise à minimiser la souffrance. Le « coup de fusil » ou « l’estoc » ne sont pas des démonstrations de force, mais des preuves de compétence. La philosophie éthique impose une maîtrise totale : un tir incertain est un manquement grave à la dignité de l’animal. Le chasseur qui s’inscrit dans cette lignée de « protecteur » reconnaît que le prélèvement lui confère une dette. Cette dette n’est pas financière ; elle est morale. Elle se rembourse par la gestion des populations, le suivi sanitaire et la préservation des habitats, garantissant que l’espèce pourra continuer à prospérer.

L’animal, une fois prélevé, devient alors une « ressource sacrée ». Il ne s’agit plus de gibier au sens froid du terme, mais d’une dépouille qui mérite une considération immédiate. C’est la fin de l’anonymat de la bête sauvage. En lui donnant un nom, en reconnaissant son âge, son sexe, sa santé et son état, le chasseur transforme le prélèvement en un hommage à la vie sauvage.

La sacralisation par le terroir

Dans nos terroirs, la symbolique est renforcée par l’appartenance géographique. Un sanglier prélevé à Dunkerque ou dans l’arrière-pays n’est pas interchangeable avec un spécimen issu d’un autre climat ou d’une autre terre. Sa chair, nourrie par les ressources spécifiques de son environnement — les glands du chêne local, les racines des lisières, les cultures avoisinantes — devient le condensé d’un territoire. Le prélèvement symbolise donc aussi la récolte d’un terroir.

Lorsque le chasseur lève son verre ou retire sa coiffe au moment de rendre les honneurs, il ne célèbre pas seulement l’animal ; il célèbre le bocage, le climat, et la complexité des interactions qui ont permis à cet individu de croître. Le prélèvement est alors le point de convergence entre la nature, l’histoire locale et l’homme. C’est le moment où la forêt, par le biais du gibier, offre une partie de son énergie à la communauté des hommes. Ce don, parce qu’il est précieux, impose en retour une conduite exemplaire, faite de pudeur et de solennité, marquant ainsi une rupture nette avec toute forme de consommation industrielle ou banalisée de la venaison.

2 : La « Fanfare » et le protocole — Histoire des sonneries, le langage de la forêt, et la signification de chaque honneur rendu

La tradition des honneurs rendus au gibier est une architecture sonore et gestuelle, un langage qui transcende les époques pour maintenir un lien indéfectible entre l’homme et la nature sauvage. La fanfare, loin d’être un simple divertissement, est la grammaire de cette relation. Elle est le support mélodique qui donne du sens à la fin de la traque, structurant le chaos apparent de la chasse en une séquence ordonnée et respectueuse.

Le langage des cuivres : une tradition séculaire

L’usage de la trompe de chasse en France remonte à plusieurs siècles, évoluant d’un simple signal de communication — permettant de localiser ses partenaires dans l’immensité des forêts royales — vers un instrument d’expression artistique et cérémonielle. Chaque sonnerie possède une identité propre, un nom et une signification précise. Lorsque le gibier est honoré, ce n’est pas par hasard que tel morceau est choisi : il s’agit d’un code que les initiés comprennent instantanément.

Le protocole commence souvent par les sonneries de circonstance : « Le début de chasse », qui annonce l’ouverture du dialogue avec la forêt, puis, au moment du prélèvement, les sonneries spécifiques à l’espèce. Le « Bien aller » ou les sonneries relatives au cerf, au chevreuil ou au sanglier, ne servent pas seulement à informer les autres chasseurs de la réussite de l’action. Ils servent à marquer la solennité de l’instant. Dans le cas d’un prélèvement, le silence qui précède la sonnerie est aussi important que les notes elles-mêmes. Ce silence est un moment de recueillement, une pause dans le rythme cardiaque du groupe, un hommage à la bête qui, par sa fin, permet la poursuite de la tradition.

Le salut au gibier : une gestuelle de déférence

Le salut au gibier est un protocole qui s’inscrit dans la continuité de la fanfare. Dans les règles de l’art, le chasseur, lorsqu’il approche l’animal après son prélèvement, doit ôter sa coiffe. Ce geste, simple en apparence, est chargé d’une profondeur immense. Il est la reconnaissance de l’égalité spirituelle entre le prédateur et la proie, une reconnaissance que l’animal, en offrant sa vie, contribue à la survie de la culture cynégétique.

Le protocole de la curée, souvent perçu par le néophyte comme un élément technique, est en réalité le point culminant de cette reconnaissance. La curée consiste à présenter les morceaux de venaison — traditionnellement les abats — aux chiens de chasse. Ce n’est pas un acte de brutalité, mais une étape essentielle de la chaîne trophique. On rend à la meute, qui a permis la traque, une partie de ce que la forêt a donné. C’est ici que la fanfare prend tout son sens : les sonneries retentissent pour accompagner ce partage, transformant la curée en une cérémonie de clôture où la hiérarchie et les rôles de chacun — du veneur aux chiens — sont rappelés.

Significations et transmissions

Chaque fanfare est le conservatoire d’une histoire locale. Dans le Nord-Pas-de-Calais, comme dans chaque région, les sonneries sont parfois imprégnées d’influences locales, de rythmes qui rappellent la topographie du pays. Apprendre ces sonneries, c’est apprendre la géographie sentimentale de nos terroirs. Le chasseur qui maîtrise ce langage ne se contente pas de tirer : il communique. Il transmet à ceux qui l’écoutent — et aux générations futures — que l’acte de chasse est indissociable d’une forme de noblesse.

Ces protocoles servent également de garde-fou. Ils imposent une discipline mentale. Un chasseur qui doit sonner le gibier, qui doit honorer la dépouille, ne peut agir dans la précipitation ou le mépris. Il est contraint par la solennité du protocole à adopter une attitude de dignité. C’est ce cadre qui permet de distinguer la chasse, en tant que discipline héritée du passé, de toute forme de braconnage ou de destruction gratuite. La fanfare est le sceau de cette distinction : elle est la preuve, par le son, que le respect de l’animal est au cœur de la pratique. Elle transforme le gibier en une figure centrale, un hôte que l’on salue avec les honneurs, et non une simple cible qui disparaît sitôt atteinte.

3 : Le respect du corps — Techniques de traitement immédiat sur le terrain pour garantir la dignité et la conservation de la qualité intrinsèque de la venaison

Le respect du gibier ne s’arrête pas aux honneurs sonores ; il trouve son prolongement le plus concret dans le traitement de la dépouille. Si la fanfare sacralise l’acte, la technique de traitement immédiat, que l’on nomme l’éviscération ou le traitement de la venaison, est l’application pratique de cette déférence. Ignorer la biologie de la carcasse après le prélèvement serait une offense à l’animal et un gaspillage irresponsable de la ressource noble qu’il représente. Pour le chasseur-protecteur, garantir la qualité intrinsèque de la chair est une obligation morale autant qu’un impératif gastronomique.

La physiologie de l’instant : le choix de la rigueur

Le passage de la vie à la mort chez le gibier sauvage déclenche des processus chimiques immédiats. Le stress, la température ambiante et la manipulation de la carcasse sont des facteurs déterminants pour la qualité finale de la viande. Un gibier qui a couru longtemps, dont le sang a été surchauffé par l’effort, verra son pH sanguin varier, ce qui peut compromettre la conservation et la tendreté de la chair.

La technique de traitement sur le terrain commence donc par une approche calme. Une fois l’animal prélevé, le chasseur doit intervenir rapidement, mais sans précipitation désordonnée. Le premier geste consiste à assurer une saignée propre, rapide et efficace. Ce geste n’est pas seulement technique ; il est une forme de respect envers la bête. En éliminant le sang qui stagne, on préserve l’intégrité bactériologique des tissus et l’on évite toute altération du goût de la venaison. C’est ici que le « chasseur-cuisinier » se révèle : il sait que la qualité de la future terrine, du civet ou du rôti se joue dans les minutes qui suivent le prélèvement.

L’éviscération comme rite de transformation

L’éviscération, lorsqu’elle est pratiquée selon les règles de l’art, est un acte de précision. Elle nécessite une connaissance anatomique rigoureuse pour éviter toute contamination de la carcasse. Dans le respect des normes d’hygiène et de la dignité de l’animal, chaque organe est examiné. Cet examen sanitaire, pratiqué sur le terrain, permet au chasseur de s’assurer de la bonne santé du gibier. C’est une étape fondamentale de la gestion des populations et de la surveillance sanitaire du territoire, sujet qui tient tant à cœur aux analystes des politiques agricoles.

Chaque geste est pensé : le retrait du tractus intestinal doit être effectué sans percer les tissus, préservant ainsi la pureté de la chair. Le chasseur qui traite son gibier avec cette méticulosité témoigne, par ses actes, de la valeur qu’il accorde à l’animal. Il ne s’agit pas d’une corvée, mais d’une étape nécessaire pour préparer la transition de la dépouille vers le statut de « venaison noble ». En travaillant au grand air, souvent dans le froid de la saison de chasse, le chasseur entretient ce lien direct avec le terroir, sentant l’odeur de la forêt s’imprégner dans les tissus, une signature aromatique qui se retrouvera, plus tard, dans l’assiette.

Conservation et respect : la chaîne du froid et la protection

Une fois éviscéré, le gibier doit être protégé des éléments. La propreté de la carcasse, l’utilisation de méthodes de transport appropriées — dans des conditions ventilées et protégées des insectes et des poussières — est cruciale. Dans le Nord-Pas-de-Calais, où l’humidité est une composante constante du climat, la gestion de la température est un défi permanent. Une carcasse qui ne peut être refroidie rapidement est une carcasse menacée.

Ce respect du corps, c’est aussi la reconnaissance que la venaison est un produit périssable, un don fragile de la nature. Ne pas le traiter avec soin, c’est trahir le cycle de vie dont l’animal est l’aboutissement. Le chasseur qui prend le temps, sur le terrain, de préparer sa pièce avec application, est celui qui garantit que, des semaines plus tard, le consommateur pourra déguster une chair saine, savoureuse et chargée de l’histoire du biotope. C’est en ce point précis que le respect de la vie sauvage rencontre l’excellence de la gastronomie française. Il n’y a pas de grande cuisine de gibier sans une gestion irréprochable de la venaison dès les premiers instants.

4 : La transmission — Rôle des traditions dans la pérennisation des territoires et le rôle du chasseur-protecteur

Si la chasse est une pratique, elle est avant tout une culture, un socle de savoirs qui ne se consigne pas seulement dans des ouvrages techniques, mais qui se vit, se transmet et se perpétue à travers le geste. La transmission est, dans ce contexte, le garant de la pérennité de nos territoires. Un territoire sans tradition est un territoire sans mémoire, et une gestion de la ressource qui ferait abstraction de cet héritage culturel risquerait de devenir purement bureaucratique, déconnectée de la réalité du vivant.

Le chasseur-protecteur comme passeur de savoirs

Le rôle du chasseur ne se limite pas à la régulation des populations, bien que cette fonction soit essentielle à l’équilibre agrosylvicole. Il est, par essence, un observateur privilégié du terrain. Cette observation, cumulée sur des années, constitue une expertise que le chasseur-protecteur doit transmettre aux générations montantes. La transmission concerne autant la connaissance des mœurs des espèces que la maîtrise des protocoles éthiques que nous avons évoqués.

C’est dans le cadre de la transmission que la figure du mentor prend tout son sens. Le jeune chasseur, en accompagnant l’ancien, n’apprend pas seulement à tirer ou à traquer ; il apprend à regarder. Il apprend que le respect de l’animal est un préalable à tout acte. Lorsque l’ancien lui enseigne comment saluer la dépouille, comment interpréter les signes de la forêt ou comment respecter le repos de la faune, il lui enseigne la mesure. Il lui inculque que le pouvoir de vie et de mort sur un animal sauvage est une responsabilité qui forge le caractère et impose une discipline de vie. C’est cette éthique de la responsabilité, transmise par l’exemple, qui protège la chasse contre ses propres dérives.

La tradition au service de la biodiversité

Les traditions cynégétiques, lorsqu’elles sont bien comprises, sont de puissants outils de conservation. Le respect des périodes, le soin apporté à la gestion des habitats et la connaissance intime des zones de reproduction ne sont pas des archaïsmes ; ce sont les fondements d’une gestion durable du territoire. Dans le Nord-Pas-de-Calais, région où la pression anthropique est forte et où les espaces naturels sont morcelés, cette expertise locale est cruciale.

La transmission permet de maintenir une continuité dans la gestion des milieux. Quand on transmet la manière dont on honore le gibier, on transmet également le souci de la pérennité de son habitat. Le chasseur qui se voit comme un « protecteur » est celui qui comprend que sa pratique dépend directement de la bonne santé du biotope. Il devient alors un acteur de la protection de la biodiversité. La transmission de ces valeurs assure que, demain, les nouveaux pratiquants seront tout aussi soucieux que leurs aînés de préserver les corridors écologiques, de limiter l’impact des pollutions et d’être les sentinelles des crises sanitaires, comme celles qui affectent régulièrement nos élevages et notre faune sauvage.

Vers un contrat social renouvelé

La pérennisation des territoires passe aussi par un dialogue renouvelé avec la société civile. La chasse est parfois critiquée parce qu’elle est mal comprise. En transmettant ses traditions avec transparence, en expliquant la symbolique des honneurs et la rigueur du traitement de la venaison, le chasseur-protecteur contribue à réintégrer sa pratique dans le champ de la culture commune.

Il ne s’agit pas de se replier sur soi, mais de démontrer que la chasse est une forme d’engagement envers la nature. En montrant que l’on est capable d’honorer la vie par le respect de la mort, les chasseurs affirment leur rôle de gardiens de la ruralité. Cette transmission est le pont entre le monde sauvage et le monde moderne. Pour que le terroir reste vivant, il faut des hommes et des femmes qui le pratiquent, qui en connaissent les secrets et qui sont prêts à en transmettre la flamme. Le chasseur-protecteur est celui qui, tout en prélevant, garantit que la forêt continuera de vivre, que le gibier sera toujours là pour les générations futures, et que le lien sacré entre l’homme, la bête et le terroir ne sera jamais rompu.

5 : La symbiose homme-nature — Comment la culture des honneurs influence la perception publique de la chasse

La place de la chasse dans notre société contemporaine est un sujet de débats complexes, souvent polarisés par une méconnaissance profonde des réalités de terrain. La culture des honneurs, loin d’être un reliquat du passé ou une simple tradition folklorique, constitue pourtant un levier majeur pour transformer la perception publique de la chasse. En rendant compte de la dignité et de la sacralité qui entourent le prélèvement, les pratiquants proposent une lecture radicalement différente de leur discipline, passant de l’image du chasseur-prédateur à celle du chasseur-protecteur et gestionnaire.

Dépasser le spectacle de la prédation

La perception négative de la chasse est souvent nourrie par des images tronquées ou décontextualisées. Lorsque le grand public ne voit que l’acte final du tir, il lui est impossible de saisir la profondeur du processus qui l’a précédé. C’est ici que la culture des honneurs joue un rôle pédagogique fondamental. En expliquant, en montrant et en honorant la venaison, le chasseur offre une grille de lecture éthique : le prélèvement n’est pas une victoire sur le vivant, mais un moment de respect solennel.

Lorsque la société comprend que derrière chaque acte de chasse se trouve une connaissance intime des mœurs animales, une gestion rigoureuse des équilibres et, surtout, une gratitude envers la nature, le regard change. Le respect témoigné à l’animal — qu’il s’agisse du salut ou de la fanfare — envoie un message puissant : celui d’une humanité qui reconnaît sa dépendance à la nature et qui, en retour, traite cette nature avec déférence. Cette symbiose entre l’homme et le milieu devient alors une valeur partagée.

Le chasseur comme sentinelle du territoire

La culture des honneurs et la rigueur qu’elle impose créent une crédibilité nécessaire dans le dialogue avec les autres usagers de la nature (promeneurs, écologistes, agriculteurs). Un chasseur qui respecte le gibier est, par définition, un chasseur qui respecte le territoire. Cette discipline personnelle se traduit sur le terrain par une vigilance accrue contre les dépôts sauvages, par le suivi sanitaire des populations — crucial lors des crises comme la DNC ou autres épizooties — et par une gestion proactive des habitats.

Cette posture de « sentinelle » est au cœur de la symbiose homme-nature. La société publique, lorsqu’elle est correctement informée, reconnaît le rôle des chasseurs dans la protection de la biodiversité et le maintien des paysages ruraux. Le fait d’honorer le gibier est le signal visible de cette responsabilité. Cela indique que le chasseur n’est pas un exploitant indifférent, mais un partenaire du terroir. Le public est plus enclin à soutenir une activité qui s’inscrit dans une telle éthique, une activité qui n’est pas une simple consommation de ressources, mais une participation consciente à la vie et à la mort du vivant.

Vers une réconciliation culturelle

La culture des honneurs est le ciment de cette réconciliation. Elle permet d’humaniser le rapport à l’animal et de replacer l’homme dans une position de modestie. La chasse, ainsi pratiquée, devient une activité culturelle légitime qui participe à l’identité de nos terroirs, du Dunkerquois aux forêts les plus reculées.

En cultivant ces traditions, nous ne cherchons pas à nous isoler du monde moderne, mais à proposer une alternative à la déconnexion actuelle. Nous proposons une vision où le prélèvement est une forme de dialogue avec le sauvage, une vision où la mort est traitée avec autant de sérieux que la vie. Cette approche, si elle est communiquée avec humilité et passion, est à même de transformer l’incompréhension en respect. La symbiose homme-nature, telle qu’elle est vécue par les chasseurs-protecteurs, est un exemple de résilience culturelle. C’est une invitation pour tous — chasseurs ou non — à repenser notre place dans le cycle du vivant, à réapprendre la gratitude envers ce que la terre nous offre, et à comprendre enfin que, pour honorer la vie, il faut savoir respecter le mystère de la mort.

Conclusion : La pérennité d’un art de vivre ancestral

Au terme de cette exploration, il apparaît avec évidence que la culture des honneurs ne constitue pas un simple vernis protocolaire, mais le cœur battant d’une éthique profonde. Elle est ce qui distingue, fondamentalement, la chasse de la prédation utilitaire. En instaurant le silence, la musique et le geste de déférence, le chasseur-protecteur ancre sa pratique dans une temporalité qui échappe à l’immédiateté de notre monde. Il rappelle à la communauté des hommes que le prélèvement d’un animal sauvage est un acte lourd de conséquences, qui exige en retour une reconnaissance pleine et entière de la valeur intrinsèque de l’autre.

Ce respect du gibier, depuis le salut rendu sur le terrain jusqu’au traitement rigoureux de la dépouille, est la garantie d’une relation pérenne avec notre environnement. Dans nos territoires du Nord comme ailleurs en France, cet art de vivre ancestral agit comme une digue face au cynisme et au mépris de la nature. Il nous force à l’humilité en nous rappelant que nous sommes des hôtes au sein d’un écosystème dont nous ne sommes ni les propriétaires, ni les seuls occupants.

La transmission de ces traditions est un devoir. Elle est le pont tendu entre les générations, assurant que demain, l’acte de chasse sera toujours imprégné de cette noblesse d’âme. Si nous parvenons à maintenir intacte cette flamme, si nous continuons d’honorer le gibier avec la solennité qu’il mérite, alors nous ferons plus que préserver une pratique cynégétique : nous participerons à la sauvegarde d’un lien organique entre l’humain et le vivant. Car, au final, c’est en rendant hommage à l’animal qui nous nourrit que nous préservons le mieux l’humanité en nous-mêmes, cultivant cet art du terroir qui, par-delà la mort, célèbre inlassablement le mystère et la beauté de la vie.

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