Les zones RAMSAR et Natura 2000 : Gérer l’exceptionnel

Lorsque l’on évoque les paysages du Nord, l’imaginaire collectif se tourne volontiers vers ses plaines de grandes cultures, ses terrils témoins du passé minier ou son littoral ouvert sur la mer du Nord. Pourtant, le département abrite des joyaux écologiques d’une tout autre nature : des zones humides d’une richesse exceptionnelle, reconnues à l’échelle internationale par les labels Natura 2000 et la convention de RAMSAR. Parmi elles, le site de Chabaud-Latour, au cœur du bassin minier, ou les marais de la vallée de la Scarpe et de l’Escaut font figure de sanctuaires.

Mais un sanctuaire naturel n’est pas un musée figé. En Europe occidentale, et particulièrement dans un territoire aussi anthropisé que le Nord, la nature livrée à elle-même tend à se banaliser, à s’asphyxier et, à terme, à disparaître. Le Schéma Départemental de Gestion Cynégétique (SDGC) du Nord 2021-2027 (révisé en 2024) met en exergue un fait souvent méconnu du grand public : les chasseurs sont, par leurs actions quotidiennes et bénévoles, les véritables conservateurs de ces espaces d’exception. Sans leur gestion active – qu’il s’agisse de l’entretien lourd des roselières ou du curage régulier des mares –, ces corridors de biodiversité ne seraient plus que des souvenirs.

1. Natura 2000 et RAMSAR : Le réseau de l’excellence écologique

Pour comprendre la lourde responsabilité qui pèse sur les gestionnaires de terrain, il convient de définir le cadre juridique et écologique de ces labels internationaux.

Le Réseau Natura 2000

Né des directives européennes « Oiseaux » (1979) et « Habitats » (1992), le réseau Natura 2000 rassemble des sites naturels, terrestres et marins, identifiés pour la rareté ou la fragilité de leurs espèces animales ou végétales et de leurs habitats. Dans le Nord, ces zones s’articulent principalement autour des grands complexes forestiers et des réseaux de zones humides, qui servent de haltes migratoires et de sites de nidification indispensables à l’échelle du continent.

La Convention de RAMSAR

Adopté en 1971 en Iran, le traité international de RAMSAR consacre les zones humides d’importance internationale, en particulier comme habitats des oiseaux d’eau. Le Nord Pas-de-Calais s’enorgueillit de posséder le site RAMSAR « Vallées de la Scarpe et de l’Escaut », un immense réseau de marais, de tourbières, d’étangs d’affaissement minier et de prairies humides s’étendant sur des milliers d’hectares.

Ces labellisations n’interdisent pas les activités humaines ; au contraire, elles reposent sur le principe d’une gestion durable et concertée. Le SDGC du Nord souligne que l’implication des chasseurs de gibier d’eau s’inscrit précisément dans cette philosophie : concilier l’usage traditionnel d’un loisir vertueux avec la préservation patrimoniale des écosystèmes.

2. Le paradoxe des zones humides : L’obligation d’intervenir

Le grand public imagine souvent que pour protéger la nature, il suffit de « lui foutre la paix ». C’est une erreur agronomique et écologique majeure lorsqu’il s’agit des zones humides de plaine. Sans intervention humaine, une zone humide subit un phénomène naturel inexorable : l’eutrophisation et l’atterrissement.

Le mécanisme biologique se déroule en plusieurs étapes :

  • L’envahissement par la végétation hélophyte : Les plantes de rives, principalement les roseaux (Phragmites australis) et les saules, progressent rapidement vers le centre des plans d’eau.
  • L’accumulation de matière organique : Chaque automne, la chute des feuilles et la mort des tiges de roseaux accumulent une couche de vase importante au fond de l’eau.
  • La fermeture du milieu : En quelques décennies, la profondeur d’eau diminue, la mare se transforme en marécage, puis en roselière sèche, et enfin en une forêt de saules et d’aulnes.

Ce processus physique entraîne la disparition programmée des miroirs d’eau libres, indispensables aux canards de surface (Colverts, Sarcelles d’hiver, Siffleurs) pour se poser et se nourrir, ainsi qu’aux grands échassiers (Butor étoilé, Hérons) et aux amphibiens pour se reproduire. Gérer l’exceptionnel, c’est donc lutter en permanence contre le vieillissement naturel du milieu.

3. L’action concrète des chasseurs : Les artisans du biotope

Dans le département du Nord, les chasseurs de gibier d’eau, structurés en associations (comme les associations de chasseurs de gibier d’eau de la Scarpe, de l’Escaut ou de la Lys) et encadrés par la FDC 59, déploient chaque année des milliers d’heures de travail bénévole pour contrecarrer ce cycle d’atterrissement. Le SDGC acte cette « reconnaissance des chasseurs dans la gestion et la conservation des zones humides » à travers des actions lourdes et ciblées :

Le curage des mares de chasse (ou mares de hutte)

C’est un travail herculéen, souvent réalisé à la fin de l’été, lorsque les niveaux d’eau sont au plus bas. Les chasseurs louent des engins de chantier ou interviennent manuellement pour extraire des tonnes de sédiments et de vase accumulés au fond des étangs. En redonnant de la profondeur à la mare, ils recréent des zones d’eau libre, maintiennent la fraîcheur de l’eau en été (limitant le développement du botulisme, une maladie bactérienne aviaire mortelle) et permettent le développement d’une flore subaquatique (potamots, characées) riche en graines, base de l’alimentation des oiseaux.

Le faucardage et la gestion des roselières

Si le roseau est utile comme zone de nidification, il doit être maîtrisé. Les chasseurs pratiquent le faucardage (la coupe des roseaux sous l’eau) pour maintenir des ceintures de végétation équilibrées. Ce travail permet de conserver une alternance parfaite entre zones de refuge denses et zones de gagnage dégagées. De plus, l’exportation des roseaux coupés hors du plan d’eau évite leur décomposition au fond, limitant ainsi l’eutrophisation du milieu.

Le maintien des niveaux d’eau

Grâce à un réseau complexe de fossés, de vannes et de bondelles hérité de l’histoire rurale et minière, les chasseurs gèrent au jour le jour les niveaux hydrauliques de leurs parcelles. En hiver, ils maintiennent des zones d’inondation temporaire (les « blanchis ») qui offrent aux oiseaux migrateurs des espaces de repos sécurisés, hors de portée des prédateurs terrestres.

4. Focus sur Chabaud-Latour : Le miracle de l’affaissement minier

Le site de Chabaud-Latour, situé sur la commune de Condé-sur-l’Escaut, est l’illustration parfaite de cette symbiose agro-sylvo-cynégétique en zone sensible. Né des affaissements de terrain provoqués par l’exploitation souterraine du charbon, ce complexe d’étangs et de marécages est aujourd’hui classé Natura 2000 et intégré au cœur du site RAMSAR.

Sur ce site, la cohabitation entre les promeneurs, les naturalistes et les chasseurs à la hutte est une réalité historique. Les installations de chasse (les huttes), loin d’être des éléments perturbateurs, sont les sentinelles du site. Les chasseurs qui y pratiquent leur passion sont liés par des conventions de gestion strictes avec les propriétaires institutionnels (comme le Parc Naturel Régional de Scarpe-Escaut ou le Conseil Départemental).

Leur présence nocturne et matinale tout au long de l’année assure une veille environnementale permanente : détection des pollutions accidentelles, signalement des espèces invasives (comme le rat musqué ou la jussie), et surveillance contre le braconnage. À Chabaud-Latour, le chasseur fait corps avec le paysage ; il en connaît la moindre courbe de niveau, le rythme des saisons et les exigences biologiques.

5. Une contribution scientifique majeure : Les chasseurs sentinelles

L’investissement des chasseurs dans les sites RAMSAR et Natura 2000 dépasse largement le cadre des travaux de terrassement. Le SDGC du Nord met un accent tout particulier sur le développement des connaissances scientifiques concernant l’avifaune migratrice, un domaine où les chasseurs apportent une contribution irremplaçable.

À travers l’analyse des carnets de prélèvements et des carnets de hutte, consolidée par les études scientifiques de l’ISNEA (Institut Scientifique Nord-Est Atlantique) et du réseau national de l’Office Français de la Biodiversité (OFB), les chasseurs du Nord participent activement au suivi des populations d’oiseaux d’eau.

Chaque oiseau prélevé fait l’objet d’une analyse fine :

  • Détermination de l’espèce et du sexe.
  • Lecture d’aile : L’examen des plumes permet de déterminer l’âge de l’oiseau et de calculer le succès de la reproduction dans les pays nordiques ou sibériens.
  • Le baguage : De nombreux chasseurs du Nord sont des bagueurs agréés qui capturent, baguent et relâchent les oiseaux pour cartographier les routes de migration et évaluer l’espérance de vie des populations.

Cette collecte de données de masse, impossible à réaliser par les seuls scientifiques professionnels en raison de l’immensité des territoires à couvrir, permet d’ajuster les politiques de conservation européennes en temps réel. Elle démontre que le chasseur du XXIe siècle est un acteur de la science participative, dont les observations valident la durabilité de sa pratique.

Conclusion : Les conservateurs du bien commun

En gérant l’exceptionnel au sein des zones RAMSAR et Natura 2000, le monde cynégétique du Nord fait la preuve de sa maturité environnementale. Loin de l’image d’Épinal d’une nature sauvage qui se construirait sans l’homme, les marais de Scarpe-Escaut ou de Chabaud-Latour nous rappellent que les paysages de nos terroirs sont des constructions subtiles, nées d’une alliance séculaire entre les éléments et le travail humain.

En investissant leur temps, leur argent et leur énergie physique dans le curage des mares et l’entretien des roselières, les chasseurs du Nord maintiennent ouverts des espaces qui profitent à l’ensemble de la société : aux oiseaux de passage, aux promeneurs du dimanche, aux photographes naturalistes et à la qualité globale des eaux de la région. Pour le blog La Cuisine de Terroir, cette action est fondamentale. Elle rappelle que l’authenticité d’un territoire ne s’achète pas à coups de décrets ou d’interdictions, mais se cultive chaque jour, les pieds dans la vase et le regard tourné vers le ciel, par des hommes et des femmes passionnés par la transmission de leur patrimoine naturel.

Références (Sources documentaires vérifiées)

  • Fédération Départementale des Chasseurs du Nord (FDC 59), Schéma Départemental de Gestion Cynégétique du Nord 2021-2027 – Révision 2024 (Approuvé par Arrêté Préfectoral du 25 juin 2024). Chapitre 2, Section III : « Le Gibier d’eau et la reconnaissance des chasseurs dans la gestion des zones humides ».
  • Parc Naturel Régional Scarpe-Escaut, Documents d’Objectifs (DOCOB) Natura 2000 des sites des Vallées de la Scarpe et de l’Escaut.
  • Secrétariat de la Convention de RAMSAR, Fiche descriptive RAMSAR – Zone humide d’importance internationale « Vallées de la Scarpe et de l’Escaut » (France).

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