Le Cerf élaphe : Le seigneur exclusif du massif de Mormal

Pour l’amateur de grands espaces et de nature sauvage, l’image du cerf élaphe (Cervus elaphus) évoque immédiatement les immenses forêts domaniales de Sologne, de Rambouillet ou de Compiègne. Pourtant, le département du Nord, terre de plaines hautement anthropisées, de bassins miniers et d’agriculture intensive, abrite lui aussi une population remarquable de ce grand cervidé. Mais ici, l’histoire s’écrit entre les lignes d’une frontière invisible et inflexible : celle de la forêt domaniale de Mormal.

Le Schéma Départemental de Gestion Cynégétique (SDGC) du Nord pose un dogme politique et écologique clair, dénué de toute ambiguïté : l’objectif est de cantonner la présence du cerf élaphe au seul massif forestier de Mormal et à sa périphérie immédiate. Pourquoi une telle exclusivité ? Pourquoi le plus grand mammifère de notre faune ne doit-il pas coloniser les autres boisements du département ? La réponse mêle économie forestière, sécurité publique et biologie des populations. Analyse d’une gestion au cordeau, où le plan de chasse obligatoire trace la frontière entre le prestige de l’animal et la rentabilité de la forêt.

1. Mormal : L’écrin unique du géant du Nord

Pour comprendre pourquoi le cerf est le seigneur exclusif de Mormal, il faut d’abord mesurer la spécificité de ce massif. Située au cœur de l’Avesnois, la forêt domaniale de Mormal s’étend sur près de 9 100 hectares. C’est, et de très loin, le plus grand massif forestier du département du Nord, une région globalement sous-boisée où le taux d’afforestation peine à atteindre les 7 à 8 %, contre plus de 31 % en moyenne nationale.

Mormal possède la taille critique indispensable à la biologie du grand cervidé. Un cerf adulte a besoin d’un domaine vital immense, variant de plusieurs centaines à des milliers d’hectares selon les saisons, pour s’alimenter, se reproduire (le fameux phénomène du brame à l’automne) et trouver la quiétude nécessaire. Les autres boisements du département (forêt de Phalempin, forêt de Marchiennes ou de Raismes) sont trop morcelés, traversés par de multiples infrastructures routières et cernés par l’urbanisation. Mormal est donc le seul radeau de verdure capable de supporter une population viable de cette espèce exigeante.

2. Le concept clé : L’équilibre agro-sylvo-cynégétique

La gestion du cerf à Mormal n’est pas une simple affaire de comptage d’animaux pour le plaisir des yeux ou de la chasse. Elle est régie par un principe légal inscrit dans le Code de l’environnement : l’équilibre agro-sylvo-cynégétique. Il s’agit de trouver le point de bascule idéal où la densité de grands cervidés permet le maintien d’une population saine et dynamique, tout en garantissant :

  • La régénération naturelle de la forêt (sans surcoût de protection pour le sylviculteur).
  • La rentabilité économique de la filière bois (l’Office National des Forêts – ONF étant le principal gestionnaire).
  • L’absence de dégâts intolérables aux cultures agricoles périphériques.

L’impact du cerf sur la sylviculture : L’écorçage et l’abroutissement

Un cerf ou une biche consomment chaque jour plusieurs kilogrammes de matière végétale. Lorsque la population dépasse la capacité d’accueil du milieu, les dégâts sur les arbres deviennent dramatiques. Les animaux pratiquent deux types de dégradations majeures :

  1. L’abroutissement : Les cervidés consomment les bourgeons terminaux et les jeunes pousses des plants d’avenir (chênes, hêtres). L’arbre est stoppé dans sa croissance ou se ramifie, perdant toute valeur commerciale future.
  2. L’écorçage : À l’aide de leurs incisives inférieures, les cerfs arrachent de larges bandes d’écorce sur les troncs, principalement en hiver lorsque la nourriture se fait rare. Ces blessures ouvrent la porte à des champignons lignivores (qui détruisent le bois) ou provoquent la mort pure et simple de l’arbre par annélation.

Pour l’ONF, dont la mission est de produire du bois d’œuvre de haute qualité pour les générations futures, une surpopulation de cerfs se traduit par des pertes financières abyssales et l’obligation d’installer des kilomètres de grillages de protection (engrillagement des parcelles en régénération), ce qui nuit à la libre circulation des autres usagers de la forêt.

3. Pourquoi le cerf ne doit pas coloniser le reste du département

La politique du SDGC du Nord est une politique de cantonnement strict. Si un noyau de cerfs venait à s’échapper durablement de Mormal pour coloniser le Cambrésis, la Flandre ou la Pévèle, les conséquences seraient ingérables pour le territoire.

Le cauchemar des plaines agricoles

Contrairement aux sangliers ou aux chevreuils qui parviennent à se dissimuler dans les moindres boqueteaux ou les cultures de maïs, le cerf a besoin de grands massifs forestiers comme base arrière. S’il s’installe dans des zones de plaines agricoles ouvertes, ses incursions dans les parcelles de betteraves, de pommes de terre ou de céréales provoquent des dégâts colossaux par piétinement et consommation. Les indemnités de dégâts de gibier, payées intégralement par la Fédération des Chasseurs via les taxes des permis, exploseraient instantanément, menaçant la structure financière même du monde cynégétique départemental.

Le risque d’accidents routiers majeurs

Le département du Nord est l’un des territoires les plus denses d’Europe en termes d’infrastructures routières et ferroviaires (autoroutes A2, A23, A25, lignes TGV). Un animal de 250 kilogrammes traversant une route nationale ou une voie rapide en zone périurbaine constitue un danger mortel immédiat pour les automobilistes. Cantonner le cerf au cœur du massif de Mormal, qui bénéficie de dispositifs de signalisation spécifiques et d’une habitude des usagers locaux, est une mesure de sécurité publique élémentaire.

4. Le Plan de Chasse Triennal : Le curseur de la régulation

Pour maintenir ce seigneur exclusif dans ses frontières et à un niveau de population acceptable par la forêt, le principal outil technique est le plan de chasse obligatoire. À Mormal, ce plan de chasse fait l’objet de négociations intenses et de suivis scientifiques poussés entre la Fédération des Chasseurs du Nord, l’ONF, la Préfecture et les représentants du monde agricole.

Les Indicateurs de Changement Écologique (ICE)

Pendant longtemps, la régulation s’appuyait sur des comptages visuels directs, par définition imprécis en milieu forestier fermé. Aujourd’hui, les techniciens utilisent les ICE. On ne cherche plus à connaître le nombre exact d’animaux au pilon près, mais on mesure l’impact de la population sur son milieu et la condition physique des animaux eux-mêmes.

  • Si le poids moyen des faons à l’automne diminue, cela signifie que la forêt est surpeuplée et que la ressource alimentaire s’épuise : il faut augmenter le plan de chasse.
  • Si le taux d’abroutissement de la flore forestière dépasse les seuils d’alerte fixés par l’ONF, le préfet augmente les quotas de prélèvement de biches (qui sont le moteur du dynamisme démographique de l’espèce).

La ventilation stricte des prélèvements

Le plan de chasse attribué aux différents lots de chasse (publics et privés) de Mormal est extrêmement précis. Il distingue obligatoirement les catégories d’animaux pour préserver la structure sociale de la harde :

Catégorie d’animalRôle dans la populationObjectif de gestion cynégétique à Mormal
Le Grand Cerf (Coiffé)Reproducteur, porteur de grands bois (prestige).Prélèvement qualitatif sélectif pour maintenir une pyramide des âges équilibrée (conservation de vieux mâles).
La Biche (Femelle adulte)Moteur de la reproduction et de la dynamique démographique.Régulation quantitative lourde pour stabiliser ou diminuer la population globale selon les exigences de l’ONF.
Le Daguer / Jeune CerfAvenir de la population mâle.Prélèvement modéré pour permettre le renouvellement des générations de grands cerfs de Mormal.
Le Faon / Le HaonJeunes de l’année (mâles et femelles).Suivi de l’indice de reproduction et adaptation des quotas en fonction de la rigueur de l’hiver.

Tout manquement à cette ventilation (par exemple, tirer une biche à la place d’un faon) est considéré comme une infraction grave au plan de chasse, passible de fortes amendes et du retrait des attributions futures.

5. La « Zone de Zéro Tolérance » en dehors de Mormal

Pour matérialiser la politique de cantonnement, le SDGC du Nord applique une règle dite de « zéro tolérance » pour le cerf élaphe en dehors du massif de Mormal et de ses communes limitrophes.

Si un groupe de grands cervidés est détecté de manière sédentaire dans un autre secteur du département (par exemple en forêt de Raismes), les structures cynégétiques locales reçoivent l’ordre d’intégrer ces animaux de manière systématique dans les attributions de tir de rencontre ou via des plans de chasse de régulation immédiate lors des saisons d’ouverture. L’objectif est d’empêcher l’installation de toute nouvelle cellule de reproduction hors du sanctuaire de l’Avesnois. C’est une diplomatie territoriale indispensable pour maintenir la paix sociale entre le monde agricole, le monde forestier et les usagers de la nature.

6. Analyse critique : Les tensions autour de la gestion de Mormal

Si le modèle de gestion du cerf à Mormal fonctionne globalement, il n’en demeure pas moins un sujet de frictions régulières entre les différents acteurs du territoire. Il convient de les analyser objectivement.

Le conflit historique entre l’ONF et les chasseurs

C’est le grand débat qui anime les assemblées générales de la ruralité. L’ONF, soumis à des impératifs économiques de rentabilité de la filière bois et de lutte contre le réchauffement climatique (qui exige d’introduire de nouvelles essences d’arbres sensibles), pousse régulièrement pour des plans de chasse très élevés afin de réduire la densité de cervidés au minimum.

À l’inverse, les chasseurs de Mormal, qui s’acquittent d’adjudications (loyers de chasse) très onéreuses pour avoir le privilège de chasser ce gibier mythique, souhaitent conserver des densités d’animaux suffisantes pour garantir l’intérêt de leur pratique et la beauté des observations automnales lors du brame. Trouver le point d’équilibre entre la vision « comptable » de l’arbre et la vision « patrimoniale » de l’animal exige une concertation permanente et une transparence totale des données scientifiques.

Conclusion : Le roi confiné mais préservé

En fin de compte, le statut du cerf élaphe dans le département du Nord est à l’image du monde moderne : un espace de compromis. Le grand seigneur ne règne plus sur de vastes territoires infinis ; il est le monarque absolu mais confiné d’un unique domaine de 9 100 hectares.

Pour La Cuisine de Terroir, cette gestion rigoureuse rappelle que la venaison de grand cerf est un produit rare, précieux, dont chaque pièce témoigne d’un arbitrage minutieux entre l’agriculture, la forêt et l’éthique de chasse. En sanctuarisant le massif de Mormal comme le seul et unique royaume du cerf dans le Nord, le monde cynégétique prouve sa maturité politique : il accepte de limiter l’expansion d’une espèce emblématique pour garantir sa pérennité à long terme, dans le respect des autres forces économiques du territoire. Le roi de Mormal conserve sa couronne, sous haute surveillance.

Sources et documents de référence pour approfondir :

  • Schéma Départemental de Gestion Cynégétique (SDGC) du Nord – Sections relatives à la gestion du grand gibier à Mormal.
  • Directives de l’Office National des Forêts (ONF) – Rapports sur l’équilibre sylvo-cynégétique en forêt domaniale de Mormal.
  • Données des commissions départementales de la chasse et de la faune sauvage (CDCFS) du Nord.

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