Alors que les premières illuminations de Noël scintillent dans les rues de Vichy et de Moulins, et que nous commençons à réfléchir aux menus de fêtes qui rassembleront nos familles, un autre décor se dessine, bien moins féerique, à quelques kilomètres seulement de nos cuisines. Dans le silence des étables du bocage bourbonnais et sur les plaines céréalières engourdies par le froid, l’ambiance n’est pas à la fête. Elle est à la survie.
Nous sommes le 8 décembre 2025, et l’agriculture française vit l’une des périodes les plus critiques de son histoire récente. Ce n’est pas seulement une crise sectorielle ; c’est un bouleversement systémique qui menace directement ce que nous défendons ici chaque jour : le goût, la qualité, et l’identité de nos terroirs.
Entre les décisions technocratiques prises à Bruxelles concernant le Mercosur, une crise sanitaire qui décime les cheptels et une détresse économique grandissante, il est temps de poser le tablier un instant pour regarder la réalité en face. Voici l’état des lieux de notre agriculture en cette fin d’année 2025.
I. L’Ombre du Mercosur : Le coup de grâce pour l’élevage ?
C’est le dossier qui cristallise toutes les angoisses, et pour cause. L’accord de libre-échange entre l’Union Européenne et les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay) est revenu sur la table avec une violence inouïe en cette fin d’année.
La mécanique d’une concurrence déloyale
Pour comprendre la colère qui gronde, il faut sortir des chiffres abstraits. L’accord prévoit l’importation en Europe de 99 000 tonnes de viande bovine à des droits de douane réduits (7,5 %).
Vu de Bruxelles, cela peut sembler une goutte d’eau dans le marché européen. Mais vu de l’Allier, terre d’excellence de la race Charolaise, c’est un tsunami. Pourquoi ? Parce que ces importations ne concernent pas le bœuf haché bas de gamme. Elles ciblent les « pièces nobles » (aloyau, faux-filet), celles-là mêmes qui permettent à nos éleveurs de dégager un minimum de marge. En inondant le marché de ces pièces à bas prix, on effondre la valorisation de toute la carcasse française.
La bataille des « Clauses Miroirs »
Le cœur du conflit réside dans ce terme technique que vous avez peut-être entendu : les clauses miroirs. C’est une question de bon sens moral et sanitaire.
En France, nous imposons à nos éleveurs des normes parmi les plus strictes au monde : traçabilité individuelle de la naissance à l’abattoir, interdiction des hormones de croissance, restrictions drastiques sur les antibiotiques, normes de bien-être animal, interdiction des farines animales… Ces règles ont un coût, que nous acceptons pour la qualité de notre alimentation.
Or, les pays du Mercosur ne jouent pas avec les mêmes règles. Là-bas, les antibiotiques activateurs de croissance (interdits en UE depuis 2006) sont monnaie courante. Les produits phytosanitaires utilisés pour faire pousser le soja qui nourrit ces bêtes sont souvent ceux que l’Europe a bannis pour leur toxicité.
La France, par la voix de sa ministre Annie Genevard, tente de bloquer l’accord si ces clauses de réciprocité ne sont pas incluses. Mais l’isolement diplomatique de la France est réel. L’Allemagne, dont l’industrie automobile a besoin d’exporter vers l’Amérique du Sud, pousse pour la signature. Nos vaches contre leurs voitures : c’est le cynisme de l’équation qui révolte nos campagnes.
II. La Guerre Sanitaire : Le silence des étables
Si le Mercosur est une menace politique, les maladies, elles, sont une réalité biologique immédiate et brutale. Depuis l’été 2025, les éleveurs mènent une guerre d’usure contre des ennemis invisibles.
La Fièvre Catarrhale Ovine (FCO) : L’hécatombe
Les chiffres donnent le vertige. En ce début décembre, nous approchons des 7 000 foyers de FCO de sérotype 3, sans compter la résurgence du sérotype 8 (plus de 3 000 foyers).
Pour un éleveur de moutons ou de bovins, la FCO est un traumatisme. Les animaux souffrent : fièvre, œdèmes, perte d’appétit, avortements. Voir son troupeau dépérir malgré les soins est une épreuve psychologique dévastatrice.
La vaccination existe et a été déployée, mais elle représente un coût de trésorerie immédiat et une logistique lourde. De plus, l’efficacité vaccinale n’empêche pas toujours la circulation virale, bloquant les exports. Pour nos éleveurs de l’Allier qui vendent des broutards (jeunes bovins) à l’Italie, ces blocages sanitaires sont synonymes d’asphyxie financière : les animaux restent à la ferme, mangent du fourrage prévu pour l’hiver, et perdent de la valeur.
La Maladie Hémorragique Épizootique (MHE)
Comme si cela ne suffisait pas, la MHE, arrivée par le Sud-Ouest, continue sa progression insidieuse. Bien que le nombre de nouveaux foyers semble se stabiliser en ce début d’hiver (le vecteur, un moucheron, étant moins actif avec le froid), la menace plane sur la saison 2026. La zone régulée couvre une grande partie de la France, compliquant encore les échanges commerciaux.
C’est une « double peine » sanitaire : des pertes directes (mortalité, soins vétérinaires) et des pertes indirectes (marchés fermés, animaux invendus).
III. Récoltes 2025 et Marchés : L’effet ciseaux
Quittons l’étable pour les champs. Après une année 2024 catastrophique marquée par des pluies incessantes, la moisson 2025 a permis de retrouver des volumes plus conformes à la moyenne décennale (environ 78 quintaux/hectare en blé tendre). On pourrait croire que c’est une bonne nouvelle. Malheureusement, en agriculture, le volume ne fait pas le revenu.
Des prix mondiaux au tapis
Les cours des céréales se sont effondrés. Le blé tendre navigue autour de 185 € la tonne. La raison ? Une concurrence féroce sur le marché mondial, notamment de la part de la Russie qui inonde les marchés africains et moyen-orientaux avec du blé à prix cassé.
Le problème, c’est que les charges des agriculteurs français, elles, n’ont pas baissé. Le prix des engrais, de l’énergie, du matériel agricole et de la main-d’œuvre reste à des niveaux historiquement hauts. C’est ce qu’on appelle « l’effet ciseaux » : les coûts montent (ou stagnent haut), les prix de vente baissent. La marge disparaît.
La crise existentielle du Bio
C’est un point qui me touche particulièrement, car La Cuisine de Terroir a toujours défendu une agriculture respectueuse de l’environnement. Le secteur Bio traverse une crise structurelle profonde.
Faute de pouvoir d’achat, les consommateurs se détournent des produits labellisés, jugés trop chers. La conséquence est dramatique : les « déconversions » s’enchaînent. Des agriculteurs qui avaient fait l’effort immense de passer en Bio reviennent au conventionnel pour ne pas faire faillite. C’est un retour en arrière écologique terrible, et un signal d’alarme sur notre capacité collective à financer la transition alimentaire.
IV. Le Climat Social : Pourquoi la colère ne retombe pas
Vous vous souvenez des tracteurs bloquant les autoroutes en janvier 2024 ? Beaucoup pensaient que les aides annoncées alors suffiraient à éteindre l’incendie. Il n’en est rien. En novembre 2025, « l’Acte II » de la mobilisation a débuté.
La surcharge administrative : le mal français
Au-delà du revenu, c’est la perte de sens qui mine le moral. Un agriculteur passe aujourd’hui près d’un tiers de son temps à remplir des papiers.
La « sur-transposition » des normes européennes est pointée du doigt. La France a cette fâcheuse tendance à vouloir être « plus royaliste que le roi », en appliquant les directives européennes avec un zèle et une complexité que nos voisins (Espagnols ou Allemands) ne s’imposent pas. Résultat : une distorsion de concurrence intra-européenne qui fragilise nos fermes.
Le sentiment de mépris
Il y a aussi une fracture morale. Les agriculteurs ont le sentiment d’être constamment pointés du doigt par une partie de la société et des médias (agribashing), traités de pollueurs ou d’empoisonneurs, alors qu’ils sont les premiers touchés par le changement climatique et qu’ils nourrissent le pays. L’incohérence des politiques publiques (qui demandent de monter en gamme tout en signant des accords de libre-échange bas de gamme) est vécue comme une trahison.
V. Conclusion : L’acte politique est dans votre assiette
Pourquoi aborder ces sujets lourds sur un blog culinaire ? Parce que la cuisine ne flotte pas dans un éther déconnecté du réel. La cuisine, c’est le terroir. Et le terroir, ce sont des hommes et des femmes qui travaillent la terre.
Si l’élevage français disparaît, laminé par la concurrence sud-américaine et les crises sanitaires, c’est notre patrimoine gastronomique qui s’efface. Adieu le bœuf Bourguignon mijoté avec du Charolais local, adieu nos fromages au lait cru, adieu la diversité de nos paysages façonnés par le pâturage.
L’actualité de ce mois de décembre 2025 est sombre, mais elle doit nous servir d’électrochoc. Nous, consommateurs, avons le pouvoir final. Celui de refuser la standardisation.
Chaque fois que nous faisons nos courses, nous votons.
- Acheter une viande Origine France (et mieux, locale), c’est dire NON au Mercosur.
- Payer le juste prix pour un produit labellisé, c’est soutenir un éleveur face à la crise.
- Cuisiner des produits bruts plutôt que d’acheter des plats transformés (souvent composés d’ingrédients importés), c’est un acte de résistance.
En tant que passionné de la terre d’Allier, je continuerai à vous parler des recettes, mais aussi de ceux qui produisent les ingrédients. Car il n’y a pas de grande cuisine sans grande agriculture.
Soutenons nos paysans. Bonnes fêtes, malgré tout, et gardons l’espoir d’un printemps meilleur.
Cet article est une analyse exclusive pour la communauté de La Cuisine de Terroir. N’hésitez pas à partager pour informer autour de vous.
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