Dans le paysage de Flandre maritime, de l’Avesnois ou du Cambrésis, le visiteur de fin d’été remarque souvent ces tapis verdoyants qui s’installent entre deux cultures principales. Loin d’être le fruit du hasard ou de simples friches abandonnées, ces parcelles abritent des CIPAN : les Cultures Intermédiaires Pièges à Nitrates. Si ces couverts végétaux relèvent initialement de la pratique agronomique, ils se trouvent aujourd’hui au carrefour d’une alliance stratégique et de terrain entre les exploitants agricoles et le monde cynégétique.
Dans le département du Nord, le Schéma Départemental de Gestion Cynégétique (SDGC) 2021-2027 (révisé en 2024) met explicitement en lumière ces couverts intermédiaires comme des leviers majeurs d’aménagement du territoire et de gestion de la biodiversité. Loin des clichés réducteurs, la gestion de la faune sauvage s’articule ici de manière directe avec la préservation d’une ressource vitale pour la collectivité et l’agriculture locale : l’eau souterraine. En empêchant le lessivage des nitrates dans les nappes phréatiques, les initiatives menées par la Fédération Départementale des Chasseurs du Nord (FDC 59) démontrent qu’un terroir préservé est un écosystème global, où la protection de la petite faune de plaine s’accorde avec la salubrité de l’eau potable.
1. Comprendre le mécanisme agronomique des CIPAN
Pour saisir l’importance de cet aménagement, il convient d’abord de se pencher sur le cycle de l’azote en agriculture de plaine. Après la récolte des céréales à la fin de l’été (juillet ou août), les sols se retrouvent dénudés. C’est la période dite d’interculture. Durant cette phase, le sol contient encore des reliquats d’azote minéral sous forme de nitrates ($NO_3^-$), issus de la minéralisation naturelle de la matière organique et des apports de fertilisants qui n’ont pas été intégralement consommés par la culture précédente.
Sans couverture végétale, les précipitations d’automne et d’hiver provoquent un phénomène physique majeur : le lessivage. L’eau de pluie percole à travers le profil du sol et entraîne avec elle les nitrates, particulièrement solubles et mobiles. Ces composés finissent par atteindre les nappes phréatiques sous-jacentes. Dans une région comme le Nord Pas-de-Calais, caractérisée par une agriculture intensive de grandes cultures (blé, betterave, pomme de terre) et une densité de population record, la protection de ces aquifères est un enjeu d’utilité publique.
C’est ici qu’interviennent les CIPAN. Semées rapidement après la moisson, ces cultures intermédiaires (constituées de moutarde, de radis fourrager, de phacélie, de navette ou de légumineuses) agissent comme une véritable éponge biologique :
- La capture active : Pendant leur phase de croissance automnale, les racines de ces plantes absorbent activement l’azote minéral résiduel du sol pour constituer leur propre biomasse.
- Le stockage temporaire : L’azote est ainsi immobilisé sous forme organique dans les tissus végétaux (feuilles et racines), le soustrayant à l’action de l’eau de pluie.
- La restitution au sol : Au cours de l’hiver ou au début du printemps, le couvert est détruit (par le gel ou par des moyens mécaniques) puis incorporé au sol. En se décomposant lentement, il libère cet azote sous une forme assimilable pour la culture suivante (comme le maïs ou la betterave), réduisant ainsi le besoin en engrais de synthèse chimiques.
L’impact environnemental est immédiat : la concentration en nitrates des eaux de drainage est drastiquement réduite, garantissant la qualité de la ressource en eau du terroir et protégeant les captages d’eau potable de la région.
2. Le SDGC du Nord : Un cadre d’action pour la biodiversité et l’eau
Dans le département du Nord, la mise en place de ces aménagements n’est pas uniquement le fait de réglementations environnementales subies. Elle procède d’une politique contractuelle forte portée par les structures cynégétiques. La Fédération Départementale des Chasseurs du Nord, agréée au titre de la protection de l’environnement, intègre pleinement les couverts de plaine dans ses priorités.
Le SDGC 2021-2027 réaffirme que le fer de lance de la gestion du petit gibier sédentaire de plaine repose sur un « excellent partenariat des chasseurs avec la profession agricole ». Face à la banalisation des paysages ruraux et à la raréfaction des zones de refuge après la moisson, la FDC 59 subventionne, conseille et fournit des semences aux exploitants agricoles pour implanter des couverts d’interculture performants. Les chiffres issus des rapports d’activité de la fédération témoignent de cette dynamique de terrain : pour les seules campagnes récentes, ce sont plus de 1 500 hectares de couverts après moisson qui sont semés annuellement sous l’impulsion du monde de la chasse dans le département, complétés par des dizaines d’hectares de « couverts biodiversité » spécifiques et des dizaines de kilomètres de haies plantées.
Le Schéma Départemental stipule que le maintien d’une faune de plaine riche et diversifiée est indissociable de la qualité de ses habitats. Les CIPAN s’inscrivent directement dans cette logique : elles constituent un outil d’aménagement du territoire polyvalent, capable de répondre simultanément aux critères de la Directive Nitrates européenne et aux exigences de survie de la faune sauvage locale.
3. L’effet « Double Détente » : Quand le piège à nitrates devient un havre de faune
Pour le chasseurgestionnaire du Nord, la CIPAN représente bien plus qu’un filtre écologique pour l’eau : c’est une infrastructure vitale pour le cycle biologique du petit gibier de plaine en automne et en hiver. Lors de la récolte des céréales en été, la plaine subit un véritable choc écologique. En quelques jours, les parcelles passent d’un milieu haut, protecteur et nourricier, à un désert de chaumes rasé. C’est la période critique du « trou noir » de fin d’été.
L’implantation rapide des CIPAN permet de recréer artificiellement et rapidement une structure de végétation indispensable à plusieurs espèces emblématiques de nos terroirs :
La Perdrix grise (Perdix perdix)
La perdrix grise est l’oiseau roi des plaines du Nord. Le SDGC met un accent tout particulier sur la gestion de ses populations et la restauration d’habitats favorables. Les CIPAN offrent aux compagnies de perdrix une zone de protection indispensable contre la prédation aérienne (rapaces) et terrestre (renards) à une époque où les prédateurs repèrent facilement leurs proies sur les sols nus. De plus, ces couverts abritent une entomofaune (insectes, larves) riche, fournissant des ressources protéiques tardives pour les jeunes oiseaux.
Le Lièvre brun (Lepus europaeus)
La gestion du lièvre dans le Nord fait l’objet d’un Plan de Gestion Cynégétique Départemental (PGCA) extrêmement rigoureux, basé sur des Unités de Gestion cohérentes et des suivis par Indices Kilométriques d’Abondance (IKA). Le lièvre trouve dans les couverts de CIPAN une zone de gagnage (nourriture) essentielle durant l’hiver. La diversité des essences semées (comme les trèfles ou les radis) enrichit son régime alimentaire, améliorant l’état physiologique des reproducteurs avant les premières portées de la fin de l’hiver.
L’Avifaune migratrice et les pollinisateurs
Au-delà du gibier sédentaire, les CIPAN profitent à tout un cortège d’oiseaux de passage (cailles, passereaux, bécassines) qui y trouvent refuge lors de leurs haltes migratoires. De même, les floraisons tardives de plantes comme la moutarde ou la phacélie offrent des ressources en nectar cruciales pour les derniers insectes pollinisateurs de la saison, consolidant ainsi la biodiversité globale de la parcelle agricole.
4. Une vision moderne de la ruralité : L’équilibre agro-cynégétique
L’implication des chasseurs dans la promotion des CIPAN illustre une transition fondamentale dans la gouvernance de la ruralité : le passage d’une chasse purement basée sur le prélèvement à une chasse de gestion et d’aménagement. En finançant et en valorisant ces cultures intermédiaires, les chasseurs du Nord se positionnent en véritables partenaires de la profession agricole et en protecteurs des biens communs, au premier rang desquels se trouve l’eau.
Cette approche concertée permet de désamorcer les conflits d’usage potentiels autour de l’espace rural. Le président de la Fédération des Chasseurs du Nord, Joël Deswarte, rappelle régulièrement dans ses éditoriaux que la pérennité d’une chasse responsable et durable est intimement liée à sa capacité à dialoguer avec le monde agricole et à s’intégrer dans les politiques environnementales contemporaines. Les CIPAN matérialisent ce consensus : l’agriculteur y trouve un intérêt agronomique (fertilité des sols, respect de la conditionnalité des aides de la PAC) et économique (limitation des intrants azotés), tandis que le chasseur y trouve un intérêt environnemental et cynégétique majeur (conservation de la faune de plaine).
Cette alliance territoriale trouve également un écho direct dans les assiettes et les pratiques des amoureux des produits de pays. Pour le consommateur et le gastronome, la qualité d’un gibier ou d’une production agricole locale est le reflet direct de la salubrité de son environnement. Un sol vivant, drainé par une eau pure et débarrassée de ses excès de nitrates, est le garant ultime de l’authenticité et de la pérennité de notre gastronomie de terroir.
Conclusion : Les leçons d’un aménagement partagé
Les Cultures Intermédiaires Pièges à Nitrates incarnent à la perfection le concept d’infrastructure agro-écologique à bénéfices multiples. À travers les orientations fixées par le Schéma Départemental de Gestion Cynégétique du Nord, le monde de la chasse démontre sa capacité à porter des projets à haute valeur environnementale.
Loin d’opposer production agricole, protection des ressources naturelles et loisirs traditionnels, l’exemple des CIPAN dans le département du Nord prouve que la concertation locale permet d’aboutir à des solutions concrètes et durables. En protégeant activement les nappes phréatiques contre la pollution diffuse par les nitrates, tout en offrant les conditions nécessaires à l’épanouissement de la faune sauvage de plaine, la chasse s’impose comme un acteur incontournable de la préservation de l’eau et de l’équilibre de nos terroirs. Un bel exemple de gestion intégrée, où la sauvegarde de la perdrix ou du lièvre concourt, pas à pas, à la protection de la santé publique et des paysages du Nord.
Références (Sources documentaires vérifiées)
- Fédération Départementale des Chasseurs du Nord (FDC 59), Schéma Départemental de Gestion Cynégétique du Nord 2021-2027 – Révision 2024 (Approuvé par Arrêté Préfectoral du 25 juin 2024).
- Fédération Départementale des Chasseurs du Nord (FDC 59), Plan de Gestion Cynégétique Départemental « Lièvre » 2020/2026.
- Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (DREAL) Hauts-de-France, Programmes d’Actions Régionaux (PAR) Nitrates – Suivi des zones vulnérables du bassin Artois-Picardie.
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