La silhouette d’une haie d’aubépines qui découpe la brume matinale, le tapis dense d’une bande enherbée serpentant entre deux parcelles de blé, le vol lourd d’une compagnie de perdrix grises s’essorant au-dessus d’un couvert d’interculture… Ces fragments de nature, constitutifs de l’identité paysagère et de la richesse biologique du département du Nord, ne doivent rien au hasard. Face aux mutations profondes de l’espace rural, à l’intensification des pratiques agricoles et à l’urbanisation croissante — particulièrement prégnante dans une région transfrontalière et industrielle —, la survie de la faune de plaine dépend désormais d’une intervention humaine méthodique et concertée.
Loin des clichés d’un prélèvement opportuniste, le monde cynégétique du Nord s’est structuré pour assumer un rôle fondamental : celui de gestionnaire et de restaurateur des biotopes. Portée par les orientations du Schéma Départemental de Gestion Cynégétique (SDGC) du Nord 2021-2027, cette mission élève le chasseur au rang de véritable « jardinier du terroir ». À travers des programmes d’envergure comme AGRIFAUNE, des chantiers massifs de plantation de haies et la mise en œuvre de couverts environnementaux, les chasseurs façonnent activement le territoire. Cette ingénierie écologique poursuit un double objectif indissociable : pérenniser les écosystèmes fragiles de nos plaines et garantir la présence durable de gibiers nobles, symboles d’une gastronomie de terroir authentique et souveraine.
I. L’évolution des paysages du Nord et l’urgence de l’aménagement des biotopes
Pour comprendre la nécessité de l’action du chasseur-jardinier, il convient d’analyser les ruptures écologiques majeures survenues dans les campagnes du Nord-Pas-de-Calais au cours des dernières décennies. Les plaines de la Flandre intérieure, du Cambrésis, du Douaisis ou de la Pévèle ont subi de plein fouet les vagues successives de remembrement agricole. L’arasement des haies structurelles, le comblement des fossés, la disparition des mares et l’agrandissement démesuré des parcelles cultivées ont profondément altéré le tissu écologique traditionnel.
Ce phénomène d’openfield intensif a privé la faune de plaine — au premier rang de laquelle le lièvre brun, la perdrix grise et le faisan commun — de ses deux besoins vitaux fondamentaux :
- Le couvert de protection (le gîte) : En l’absence de structures verticales (haies, bosquets, friches), les animaux sont exposés sans défense aux rigueurs climatiques (vents violents du littoral, pluies battantes, gelées) ainsi qu’à une pression de prédation accrue, notamment par les rapaces et les carnivores opportunistes.
- La ressource alimentaire continue (le couvert de subsistance) : La monoculture et l’usage d’intrants chimiques ont drastiquement réduit la flore adventice (les « mauvaises herbes ») et l’entomofaune (les insectes). Or, les insectes constituent la base exclusive de l’alimentation des poussins de perdrix durant leurs premières semaines de vie, tandis que la diversité des herbes sauvages conditionne l’équilibre intestinal du lièvre.
Le SDGC 2021-2027 acte ce constat et positionne la reconquête des habitats comme le levier prioritaire de toute politique de gestion durable. Le document-cadre rappelle que la régulation des prélèvements par les plans de chasse ou les plans de gestion est totalement stérile si elle ne s’accompagne pas d’une politique agressive de restauration de la capacité d’accueil des milieux. C’est cette prise de conscience qui a transformé la pratique cynégétique : le fusil s’efface régulièrement devant la bêche, le plantoir et la concertation agronomique.
II. Le programme AGRIFAUNE : l’alliance technique entre chasseurs et agriculteurs
Le chasseur ne peut aménager la plaine sans l’accord et la collaboration active de celui qui la possède et la cultive : l’agriculteur. C’est tout l’enjeu du programme national AGRIFAUNE, décliné de manière particulièrement dynamique dans le département du Nord. Ce dispositif repose sur un partenariat conventionné entre la Fédération Départementale des Chasseurs du Nord, la Chambre d’Agriculture, l’Office Français de la Biodiversité (OFB) et le monde syndical agricole.
AGRIFAUNE n’est pas une démarche de mise sous cloche de la nature ; c’est un laboratoire d’idées et de pratiques visant à démontrer que la performance économique d’une exploitation agricole moderne est parfaitement compatible avec la préservation de la biodiversité ordinaire. Les techniciens de la Fédération des Chasseurs travaillent main dans la main avec les conseillers agronomiques pour proposer des aménagements concrets, subventionnés et techniquement viables pour les exploitants.
Ce programme s’articule autour de plusieurs axes de recherche et d’application :
- L’évaluation de l’impact des pratiques de fauche : Des études de terrain permettent de modifier la trajectoire ou la vitesse des barres de coupe lors des récoltes ou du gyrobroyage des jachères, afin de laisser une chance de fuite au gibier nichant au sol.
- Le développement de matériels agricoles innovants : L’usage de barres d’effarouchement, fixées à l’avant des tracteurs lors des opérations de fauche de luzerne ou de prairies, permet de lever les animaux (levrauts, couvées de perdrix) avant le passage des lames.
- La sélection de mélanges de semences spécifiques : AGRIFAUNE valide des compositions végétales qui ne nuisent pas aux cultures de rente professionnelles, mais offrent un intérêt agronomique (fixation de l’azote, structure du sol) et faunistique majeur.
En intégrant la faune sauvage dans les critères de gestion de l’entreprise agricole, AGRIFAUNE jette les bases d’une réconciliation durable entre aménagement du territoire et écologie de terrain.
III. La haie bocagère : infrastructure écologique et colonne vertébrale du terroir
Parmi toutes les actions de génie écologique menées par les chasseurs du Nord, la replantation de haies bocagères figure en tête des priorités opérationnelles. La haie n’est pas un simple élément décoratif du paysage ; c’est une infrastructure écologique polyvalente, qualifiée d’« effet lisière », qui démultiplie la biodiversité partout où elle est implantée.
1. Les fonctions écologiques de la haie pour le petit gibier
Pour le lièvre brun et les galliformes de plaine, la haie remplit des rôles vitaux tout au long de l’année :
- L’effet brise-vent et microclimat : Dans les grandes plaines balayées par les vents de la mer du Nord, la haie crée une zone de calme thermique en aval, indispensable pour économiser l’énergie des animaux en hiver.
- La zone de nidification et de mise bas : La base herbeuse et buissonnante d’une haie bien gérée offre un abri impénétrable pour les nids de perdrix et les gîtes des jeunes levrauts.
- Le corridor de déplacement (continuité écologique) : Les animaux utilisent les haies comme des axes de circulation sécurisés pour se déplacer d’un point d’alimentation à un autre sans se découvrir face aux prédateurs aériens.
- Le garde-manger de substitution : Les haies composites produisent des baies, des bourgeons et abritent une multitude d’insectes, assurant une alimentation variée en toutes saisons.
2. L’action concrète sur le terrain : l’exemple des opérations de plantation
Chaque année, à la fin de l’automne — période propice rappelée par le dicton populaire « À la Saint-Catherine, tout bois prend racine » —, les sociétés de chasse locales, coordonnées par la Fédération Départementale, mobilisent leurs adhérents pour des chantiers de plantation bénévole. Ces opérations reçoivent souvent le soutien des collectivités locales et des parcs naturels régionaux (comme le Parc Naturel Régional Scarpe-Escaut ou Caps et Marais d’Opale).
La rigueur de ces plantations repose sur le choix exclusif d’essences locales et certifiées, adaptées aux types de sols du département (argiles de Flandre, limons du Cambrésis, sables du littoral). Les monospécificités (comme les alignements de thuyas ou de troènes) sont proscrites au profit de haies étagées et composites comprenant :
- Des essences arbustives (strate basse) : Aubépine monogyne, Prunellier (épine noire), Épine vinette, Cornouiller sanguin. Ces buissons épineux forment un rempart physique contre les prédateurs.
- Des essences de bourrage (strate moyenne) : Noisetier, Charme, Sureau noir, Viorne obier, qui fournissent une biomasse foliaire dense et une production rapide de fruits et de graines.
- Des essences de haut jet (strate haute, espacées régulièrement) : Chêne pédonculé, Frêne, Érable champêtre, qui structurent le paysage et servent de perchoirs ou de zones de nidification pour l’avifaune.
En finançant et en plantant des dizaines de kilomètres de haies chaque hiver, les chasseurs compensent activement les erreurs d’aménagement du passé et recréent les conditions indispensables à l’expression d’un terroir riche et vivant.
IV. Aménagements de plaine : jachères faunistiques, bandes enherbées et couverts d’interculture
L’action du chasseur-jardinier s’exprime également au sol, à travers la négociation et le financement d’aménagements végétaux horizontaux au sein même des espaces cultivés. Le SDGC 2021-2027 incite fortement les gestionnaires de territoires à contractualiser des surfaces d’intérêt environnemental spécifiques.
1. Les jachères environnementales et faunistiques
Au-delà des obligations réglementaires imposées par la Politique Agricole Commune (PAC) européenne, les chasseurs du Nord financent l’achat de semences pour des jachères spécifiquement formulées pour la faune sauvage. Contrairement à une jachère classique qui peut se résumer à un broyat de Ray-grass, la jachère faunistique est un savant mélange de plantes annuelles et bisannuelles :
- Plantes de structure (tuteurs) : Tournesol, Sorgho, Maïs, qui résistent au tassement de la neige hivernale et maintiennent le couvert debout jusqu’au printemps.
- Plantes nourricières (graines) : Millet, Sarrasin, Chou fourrager, Moutarde, qui produisent une quantité massive de semences hautement énergétiques pour l’hiver.
- Plantes mellifères et d’appel aux insectes : Phacélie, Trèfle violet, Luzerne, dont les floraisons étalées attirent les pollinisateurs et les insectes, indispensables à l’alimentation des poussins de galliformes.
2. Les bandes enherbées de lisière
Disposées le long des lisières de bois, des cours d’eau ou en rupture de pente dans les parcelles de grandes cultures, les bandes enherbées (d’une largeur généralement comprise entre 5 et 12 mètres) agissent comme des zones tampons. Semées en graminées pérennes et légumineuses (fétuque, dactyle, lotier), elles offrent un espace de quiétude absolu. Non travaillées, non traitées, elles constituent le lieu privilégié où le lièvre vient faire sa toilette matinale (« s’essuyer de la rosée ») et où la perdrix peut guider sa couvée en toute sécurité.
3. Les Couverts d’Interculture Faunistiques (CIF)
La période post-moisson est historiquement une période de crise majeure pour la faune de plaine : après le passage des moissonneuses-batteuses en juillet, la plaine se retrouve brutalement nue, privant les animaux de toute cachette. C’est le phénomène de la « plaine noire ». Pour pallier cette rupture, le SDGC encourage l’implantation immédiate de Couverts d’Interculture Faunistiques (CIF) entre deux cultures de vente (par exemple, entre un blé et une betterave). Ces couverts végétaux intermédiaires, maintenus obligatoirement jusqu’à la fin de l’hiver, redonnent de la verticalité au paysage au moment où le gibier en a le plus besoin.
V. Le « Plan Marshall » pour la perdrix grise : illustration d’une gestion intégrée
Toutes ces initiatives d’aménagement paysager trouvent leur illustration la plus éclatante dans les programmes de sauvegarde de la perdrix grise (Perdix perdix), oiseau emblématique des plaines céréalières du Nord et joyau de la cuisine bourgeoise locale. Face au déclin historique des populations lié à la dégradation de leur habitat, la Fédération des Chasseurs du Nord a initié une véritable politique de reconquête, parfois qualifiée de « Plan Marshall pour la perdrix ».
Ce programme d’action globale démontre qu’on ne peut dissocier la gestion de l’espèce de celle de son environnement :
- Conditionnalité des prélèvements : La chasse de la perdrix grise est strictement interdite sur les territoires qui ne s’engagent pas activement dans l’aménagement du milieu. Pour ouvrir le droit de chasser cet oiseau, une société de chasse doit prouver qu’elle a implanté un pourcentage minimum de jachères, de bandes enherbées ou de haies par rapport à sa surface totale.
- Comptages rigoureux : Des comptages de printemps (pour évaluer le nombre de couples reproducteurs) et des comptages d’été (pour mesurer le taux de reproduction et la taille des compagnies grâce à des indices de réussite d’élevage) sont obligatoires.
- Restauration des chaumes : Les chasseurs négocient le maintien des chaumes de céréales non déchaumés après la moisson jusqu’au 1er octobre, offrant un habitat de substitution crucial à la fin de l’été.
Ce modèle de gestion intégrée prouve son efficacité : là où les habitats sont restaurés et les structures paysagères réimplantées, les populations de perdrix grises se stabilisent ou se redressent de manière spectaculaire, permettant à nouveau de valider des prélèvements éthiques sans compromettre l’avenir de l’espèce.
VI. De la biodiversité à l’assiette : l’impact de l’aménagement sur la qualité de la gastronomie de terroir
Pour le blogueur culinaire et le gastronome exigeant, l’affirmation « le chasseur est le jardinier du terroir » trouve son prolongement direct dans les qualités organoleptiques du produit final. Il existe un lien de cause à effet direct et absolu entre la qualité du biotope aménagé par le chasseur et la saveur de la venaison qui sera servie à table.
1. L’impact de la diversité floristique sur la chair du gibier
Un lièvre brun élevé dans un openfield stérile n’aura jamais la même valeur gustative qu’un lièvre ayant évolué au sein d’un réseau d’UGL (Unités de Gestion Lièvre) riche en jachères faunistiques diversifiées et en bandes enherbées. La richesse en légumineuses (luzerne, trèfle, lotier) et en plantes adventices préservées par les aménagements AGRIFAUNE apporte à la chair de l’animal des nutriments essentiels. Cette alimentation variée, exempte de stress de disette, favorise le développement d’une masse musculaire saine et d’un gras intramusculaire extrêmement subtil, qui confère à la venaison son persillé unique et ses arômes délicatement boisés.
2. La perdrix grise du Nord, fleuron de la haute cuisine régionale
La perdrix grise issue des plaines céréalières aménagées du Nord possède une signature gustative d’une finesse incomparable, bien éloignée des oiseaux issus d’élevages industriels. Nourrie d’insectes sauvages au printemps, puis de grains de blé et de semences de jachères à l’automne, sa chair est tendre, peu grasse, et développe un parfum de fumet d’une grande distinction.
Dans la tradition culinaire des Hauts-de-France, ce produit d’exception se valorise à travers des recettes qui respectent la noblesse de son origine :
- La perdrix grise aux chicons (endives) braisés : Mariage absolu de deux produits phares du terroir du Nord. Les perdrix sont rapidement saisies au beurre dans une cocotte en fonte pour dorer la peau, puis cuites doucement étouffées au-dessus d’un lit d’endives de pleine terre braisées à la bière blonde. L’amertume délicate du chicon compense et équilibre la richesse aromatique de l’oiseau sauvage.
- Le perdreau rôti sur canapé de genièvre : Pour les jeunes oiseaux de l’année (les perdreaux), une cuisson rôtie au four, rapide et précise, permet de conserver la chair juteuse et rosée. L’oiseau est servi sur une tranche de pain de campagne dorée au beurre, tartinée des abats liés avec une pointe de genièvre de Loos ou de Wambrechies.
Chaque bouchée de ces préparations est un hommage direct au travail de terrain des gestionnaires de la nature. Savourer un gibier de plaine dans le Nord n’est pas un acte de consommation anodin : c’est valider économiquement et culturellement des mois d’efforts physiques, financiers et humains consentis par les chasseurs pour maintenir nos paysages ouverts, fleuris et biologiquement viables.
Conclusion : le gardien des équilibres agro-sylvo-cynégétiques
En définitive, le Schéma Départemental de Gestion Cynégétique du Nord 2021-2027 fait la démonstration qu’au XXIe siècle, la chasse de terroir ne peut plus se concevoir comme une simple activité de prélèvement. Elle est devenue une discipline de gestion environnementale appliquée, où le chasseur troque volontiers son rôle de prédateur contre celui de protecteur et de bâtisseur de paysages.
Par le biais du programme AGRIFAUNE, de l’implantation massive de haies et de la création de zones refuges, le monde cynégétique maintient à flot des écosystèmes que l’intensification humaine globale tend à fragiliser. Ce travail de l’ombre, souvent méconnu du grand public, constitue pourtant la colonne vertébrale de la biodiversité de nos plaines. C’est grâce à cette posture de « jardinier du terroir » que la faune sauvage conserve sa place légitime dans la nature et que la gastronomie des Hauts-de-France peut continuer à s’enorgueillir de proposer des assiettes d’une authenticité absolue, traçables de la racine de la haie jusqu’au fond de la sauce.
Références Documentaires et Institutionnelles
- Fédération Départementale des Chasseurs du Nord, Schéma Départemental de Gestion Cynégétique du Nord (SDGC) 2021-2027 (Révision 2024), Document cadre validé par Arrêté Préfectoral. [Source : SDGC-2021-2027-revise.pdf]
- NotebookLM, Gestion Cynégétique et Gastronomie du Terroir dans le Nord : Orientations pour le blog « La Cuisine de Terroir », Synthèse des thématiques environnementales et culinaires. [Source : Gestion Cynégétique et Gastronomie du Terroir dans le Nord]

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